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CONCOURS LITTÉRAIRE
CATÉGORIE ADULTEDeux roupies Hans Delrue, de Belgique. Les bouts de papier voletèrent un moment avant de s’abîmer dans l’eau sale. Horrifiée, je poussai un cri et me jetai dans le bassin à leur suite. Je trébuchai et me retrouvai presque immergée : à neuf ans, j’étais la plus menue des enfants travaillant ici. Près de moi, une vieille femme édentée se mit à rire de ma déconvenue, puis elle se remit à battre son linge avec force. Pas un instant à perdre. Deux roupies par vêtement. Elle soulevait la chemise et en frappait la pierre pour chasser toute la crasse. Elle ahanait sous l’effort. J’attrapai un des morceaux de papier. Déjà l’eau et le savon l’avaient délavé : il ne subsistait que quelques traces noires à la place du mot qui s’y trouvait encore un instant auparavant. Mon prénom que je recopiais dès que j’en avais l’occasion. - Viens, je vais te l’écrire sur une feuille, m’avait gentiment proposé une cliente compatissante après lui avoir rapporté ses robes nettoyées. Il n’en restait hélas rien. Plus loin, un autre bout de couleur, déjà morcelé. Je le repêchai pour découvrir une bouillie sans consistance. Que portait-il encore comme inscription ? - Je vais noter la liste de toutes les couleurs, m’avait proposé un cousin plus aimable que d’autres. Il avait la chance d’aller à l’école. Pas moi : mes parents étaient morts et mon oncle m’avait pris en charge. Selon lui, une fille travaillait moins bien qu’un garçon – donc pas question de perdre du temps à des futilités. Il me fallait battre le linge toute la journée. Les pieds dans l’eau. Je lui faisais gagner deux roupies par vêtement. Encore un petit papier, portant quelques signes. Le début d’une comptine. Ou d’un cantique. - Oui, tu peux prendre la feuille avec toi, m’avait dit la religieuse de passage. En secret, je recopiai les mots. Je tentai d’imiter les courbes subtiles des lettres. Je voulais moi aussi être un jour en mesure de lire et d’écrire. Mais mon oncle avait surpris mon manège. Ce qui l’avait mis en rage. Autour de moi, d’autres lavandiers se moquaient de moi, tandis que je pataugeais dans l’eau devenue irritante en raison des savons, des teintures, de la saleté. Ils ne comprenaient pas que mon oncle m’avait privé d’un trésor en confisquant les petits écrits que je conservais contre mon cœur, avant de les jeter dans le bassin. - Maiya ! finit-il par crier. Il désigna le panier rempli de vêtements sales d’un geste sévère. Je compris qu’il ne servait à rien de protester, sous peine d’être battue. Je pris une des chemises de couleur au sommet de la pile. À qui appartenait-elle ? Un étudiant ? Un professeur peut-être ? Peu importait. Son propriétaire payait deux roupies comme les autres. Pour que je la lave. Que je la batte contre la pierre. Deux piécettes pour mon oncle. Et pour moi, seulement le souvenir des fines lettres tracées sur les petits bouts de papier perdus à jamais dans l’eau noire du bassin
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