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Chroniques de Christine Durocher en Inde (Mars 2011)
Le succès de Vizianagaram
Me voilà de retour en Inde, à Vizianagaram, où je viens faire un suivi des ex enfants-travailleurs que nous accompagnons depuis 2003. Notre projet est en transition, car nous avons fermé temporairement la Maison Arc-en-ciel l’année passée, pour intégrer les enfants dans le système scolaire régulier, maintenant qu’ils ont rattrapé leurs retards. Nos enfants ont vieilli aussi...plusieurs sont au secondaire et au collège; il ne nous était plus possible de leur fournir une éducation à l’interne.
Pour nos étudiants du collégial, c’est la fin de l’année scolaire. Pour nos plus jeunes, l’année scolaire se termine à la mi-avril. Je suis arrivée juste à temps mercredi pour accomplir les formalités de fin d’année dans les collèges des enfants et pour les ramener dans leurs familles pour les vacances.
Dans l’immense collège où étudient Dhana et Devi, il régnait une atmosphère très gaie de vacances et de fin d’année scolaire. Les papas attendaient en queue pour signer les papiers nécessaires pour ramener leurs enfants à la maison, et les jeunes filles tourbillonnaient tout autour en petites grappes joyeuses. Les filles dévalaient les escaliers avec leurs sacs et leurs valises, chacune transportant le seau de plastique qui sert de bain en Inde. Les amies se faisaient leurs adieux dans une valse de rires et de tissus chatoyants. Une jeune fille qui m’a fait la conversation m’a expliqué qu’elle adorait étudier, et qu’elle voulait devenir directrice de banque, en précisant que son père travaillait dans une banque. Une Inde en transformation, où les jeunes filles peuvent rêver d’occuper un poste plus important que celui de leur père...
Dhana et Dhevi ont lâché leurs valises avec des cris de joie quand elles m’ont aperçue, et mon bras dans le plâtre a fait une valse joyeuse dans la main de Dhana avant que je n'ai pu dire un mot pour la mettre en garde. Qu'elles sont belles nos grandes dans leur maturité! Elles ont toujours les yeux pétillants d’intelligence, et des sourires éclatants, mais on les sent devenues femmes. Dhana a perdu un peu de sa clownerie, et les traits de Devi se sont affinés.

Quel âge ont-elles? Difficile de le savoir. Pas de certificats de naissance dans l’Inde des villages, les parents font des calculs approximatifs, et nous avons dû leur inventer un âge officiel pour leur faire faire les papiers nécessaires pour les inscrire à l’école.
Après un début d’année chaotique, où elles ont voulu abandonner leur études, tant était difficile l’acclimatation à un collège où les études se font exclusivement en anglais, et où les élèves étudient de 5 heures du matin à 22 h 30, elles rayonnent maintenant de confiance en elles et de bonheur dans leurs études. Elles ont toutes les deux une moyenne de 94-95 %, et ont été sélectionnées pour un programme intensif l’année prochaine qui leur assure l’entrée dans les meilleures universités et des bourses d’études.
Elles n’ont plus aucune hésitation dans leurs plans d’avenir. Elles savent qu’elles veulent poursuivre leurs études et travailler, elles qui subissaient il y a deux ans encore tant de pression pour se marier et abandonner l’école. Quand nous avons parlé de leurs familles et de leurs attentes, elles m’ont dit que leurs familles n’avaient maintenant plus aucune objection, et qu’elles avaient convaincues elles-mêmes leurs familles de l’importance pour elles de poursuivre leurs études. Ce que m’ont d’ailleurs confirmé plus tard leurs parents.
Leur confiance en elles, leur force et leur détermination sont la plus belle preuve du succès de notre projet. Elles ont pris le relais du travail d’éducation des communautés que nous avions entrepris, et elles les transforment de l’intérieur par leur passion et leur assurance tranquille.
Ma pellalou
Ma pellalou, mes enfants du bout du monde. Les filles ont des boucles dans les cheveux, et du soleil dans les yeux. Les garçons sont doux et tendres et se tiennent par la main quand ils marchent. Peut-être l’adolescence est-elle une invention occidentale...
Ma pellalou, mes enfants en Telugu... Les filles m’entourent de leurs rires et de leurs caresses. Nous bavardons, entre leurs quelques mots d’anglais et mes quelques notions de Telugu. Chinna, chinna Telugu, un tout petit peu de Telugu... Elles me parlent de leurs jeux dans leurs villages pendant leurs vacances, de leurs corvées d’eau au puit pour aider leur mère, (les petites savent porter un pot sur la tête, les grandes deux), de leurs études qu’elles poursuivent pendant les vacances en lisant leurs livres de classe, des problèmes de santé de leurs parents. Priyanka pleure en parlant de sa soeur handicapée. Dans un élan d’émotion, Annapurna, qui a eu le courage de me parler d’un secret qui la trouble, me dit que je suis leur mère : ma amma. Je leur montre des photos de mes filles. Nos soeurs, disent les filles. Ma akka. Et la petite Jaylaxmi, aux grands yeux liquides noircis au khol et au sourire timide et coquin à la fois, s’étonne naïvement : je suis petite, je suis seulement en cinquième année, et pourtant j’ai deux grandes soeurs qui vont à l’université... Deux grandes soeurs de l’autre côté du monde, qui savent depuis longtemps qu’elles partagent le coeur de leur mère avec 60 enfants indiens...
Mais ils ont aussi des parents dévoués et courageux, ma pellalou. Les parents de Ricky et de Pentarao, déjà si pauvres, ont eu de gros problèmes financiers cette année. La grande soeur s’est mariée, et il a fallu s’endetter pour sa dot et la fête du mariage, payées par les parents de la fille, ce qui explique qu’avoir plus d’une fille est un lourd fardeau en Inde, et qu’il manque 60 millions de filles dans ce pays, à cause des avortements de foetus féminins. Leur père a également eu de gros problèmes de santé, et il a fallu s’endetter pour payer les frais médicaux. Et le père ne peux plus travailler aux champs. Tout le village leur a dit qu’ils devraient remettre leurs garçons au travail. Mais ils ont tenu bon, avec le courage que je leur connais depuis des années, et la force de caractère qu’ils ont transmis à leurs garçons. Nous étudierons la possiblité de leur fournir un buffle, dont le père pourra s’occuper pour gagner un revenu malgré ses problèmes de santé.
La mère de Karkik, si forte et si droite, doit faire vivre sa famille seule car son mari est handicapé. Elle vend du poisson à la criée, et marche pendant des heures dans les rues de la ville proche de son village pour vendre son poisson de maison en maison. Elle m’a montré ses jambes enflées, mais ses trois garçons sont aux études, et je sais qu’elle fera tout pour leur permettre d’aller jusqu’au bout. Kartik, qui bouillonne d’intelligence, a la détermination de sa mère, et je sais qu’il ira jusqu’au bout de son rêve de devenir ingénieur en informatique. Et sa mère sera toujours la première à prendre la parole dans les rencontres de parents pour parler de l’importance de l’éducation.
C’est cette féroce détermination des parents à assurer l’éducation de leurs enfants coûte que coûte qui m’a le plus impressionnée cette année, par ce qu’elle témoigne de courage, de sacrifices, mais aussi d’évolution profonde chez ces familles. Ces parents qui sont pour la plupart analphabètes, qui ne comprenaient pas il y a quelques années, au début de notre projet, l’importance de l’éducation, et qui sont maintenant si solides dans leurs rêves pour leurs enfants et dans leur volonté de faire tous les efforts pour les aider. Nous avons toujours misé sur l’éducation des communautés, et cette année plus que jamais, je sens que notre travail a porté ses fruits...
L'odeur de l'Inde
Il y a la chaleur, solide comme un mur, qui pèse et écrase l’horizon. Il y a la poussière, omniprésent symbole de cette Inde en état de semi-démolition, plantée au milieu des gravats et des ruines d’une splendeur fugitive. Mais il y a surtout l’odeur, mélange épicé de sueur, de diesel, de bouse, d’urine et de saleté. Elle s’insinue dans toutes les pores de la peau, et vous accompagne comme une présence silencieuse.
L’odorat, sens endormi dans nos sociétés occidentales aseptisées, est en éveil constant ici. Et c’est cet ajout soudain d’une nouvelle dimension qui nous déstabilise plus que l’intensité doucereuse de l’odeur.
Il y a des jours où cette odeur me soulève le coeur et éveille en moi un rejet de tout ce que l’Inde a encore de profondément étranger et troublant pour moi. Et d’autres jours où elle me serre le coeur par tout ce qu’elle promet de couleurs et d’espoirs.
L’autre soir, nous avons rendu visite à Ammoru, dans la chambre de la maison qu’il partage avec d’autre garçons de son âge, étudiants au collège comme lui. Ammoru dont le petit frère avait été amené à la Maison Arc-en-ciel il y a quelques années après un accident de pêche où il avait perdu un doigt. Ammoru que nous avons ramené à l’école plusieurs fois, quand sa famille a traversé des temps difficiles après un accident de pêche qui a rendu son père handicapé. Ammoru qui s’est toujours accroché à ses études, et qui nous avait demandé, il y a trois ans, quand nous l’avions inscrit à l’école secondaire près de son village, de le mettre en pension dans une autre école, car la pression pour retourner au travail était trop forte quand il habitait avec sa famille.
Nous étions assis dans cette petite pièce sombre, et nous écoutions Ammoru nous parler de sa première année de collège, des difficultés familiales qui avaient secoué son année scolaire, de sa soeur qui s’est enfuie avec le garçon qu’elle aimait deux jours avant le mariage arrangé par ses parents, de la querelle avec la famille du fiancé rejeté, de la somme importante réclamée par la famille en guise de dédommagement, et des difficultés financières que cela avait entraîné. Nous l’écoutions parler de son ambition de devenir enseignant, de ses examens de fin d’année, et de son désir de suivre des cours d’informatique pendant ses vacances d’été. Je regardais son visage de jeune homme doux et sérieux, avec encore un peu d’enfance dans le sourire; j’écoutais son anglais devenu si bon cette année.
Et puis une de ces pannes d’électricité si fréquentes ici nous a plongés dans le noir. Ammoru a allumé une chandelle. Les chants d’une célébration de mariage dans une maison voisine se sont élevés dans la nuit. Et l’odeur de l’Inde, ravivée par la nuit, flottait dans la pièce comme une promesse.
Les écolières de la Rescue Foundation
Me voilà à Bombay depuis deux jours. Journée avec les jeunes filles de la Rescue Foundation, notre partenaire à Bombay, avec qui nous avons construit cette année un centre de formation pour les jeunes filles rescapées des bordels de Bombay. J’assiste aux leçons de ces jeunes, dont la plupart sont analphabètes ou sous-scolarisées à leur arrivée ici. Celles-ci ont entre 16 et 24 ans, elles viennent du Népal, du Bengladesh, de Calcutta, d’Assam. Elles sont en attente de la fin des procès intentés aux tenanciers des bordels ou aux trafiquants, en attente de la fin des procédures juridiques qui leur permettront de retrouver leurs familles et leurs villages, et elles s’appliquent avec le sourire sur leurs cahiers de mathématiques ou d’anglais.
C’est presque l’heure du dîner, et deux petites rejoignent leurs compagnes dans la salle à manger. Elles ont entre 12 et 13 ans et sont charmantes dans leurs uniformes d’écolières, elles ont des tresses et des rubans dans les cheveux, du même rouge que leur uniforme. Elles reviennent de l’école voisine, où elles sont inscrites, elles posent timidement pour la photo.
Mahesh, le directeur de projets de la Rescue, me dit : « A chaque fois que je regarde ces petites, je suis heureux car je sais que ma vie a un sens ». Moi je n’ai pu voir aujourd’hui que la cruauté et l’absurdité de la vie dans le visage de ces enfants.
Scènes de vie à Mumbai
Je voyage matin et soir par le train de banlieue de Bombay, 1 h 30 d’un bout de la ligne à l’autre si je prends le slow train, 1 h 10 si j’ai la chance d’attraper le fast train, qui fait six arrêts au lieu de 25. Je m’installe dans le Ladies Only Coach, le wagon réservé aux femmes, ce qui dans une ville où il y a dans les rues 100 hommes pour 1 femme (j’ai compté!), constitue un agréable moment de répit.
J’aime le petit univers qui se crée dans ce wagon le temps d’un voyage. Les étudiantes sont plongées dans leur manuel. Ma voisine lit Mistress to the Merciless Millionnaire (je n’invente rien!). Les paysannes sont assises par terre avec leurs ballots. Des marchandes de bijoux, de peignes et de pinces à cheveux passent entre les bancs. Tout le monde magasine, les paniers et les boîtes circulent d’un banc à l’autre, les présentoirs sont suspendus aux poignées. C’est un magasin à 1 $ ambulant... La marchande balance deux bacs de pinces sur sa tête dans le train en marche. Un tout petit de quelques semaines dort dans le foulard noué sur sa poitrine. J’aperçois une minuscule main brune entre les plis du tissu.
Entre ces moments d’harmonie, la ruée pour sortir et monter du wagon. Techniques de survie : Quand on descend, on s’applatit contre la paroi en attendant que la troupe furieuse ait fini de prendre d’assaut le wagon, puis on saute sur le quai. Pour monter, on se laisse porter par la horde sans merci qui pousse, pince, agrippe, frappe et soulève, et on lance une prière rapide à l’un des deux millions de dieux indiens. Hier, la furie qui m’avait décoché un solide coup de coude en montant s’est excusée d’un petit geste quand elle a eu trouvé sa place...
Au moment où je vous écris ses lignes, je me prépare à partir prendre mon train avec un peu de nervosité car c’est aujourd’hui le match final de la Coupe du monde de cricket qui a lieu à Bombay et où l’Inde affronte le Pakistan, son grand ennemi. ''It’s not a match, it’s a war!'' m’a dit un Indien ce matin. Le gouvernement a décrété un congé national. L’Inde retient son souffle, titrait ce matin le Times of India. Et je viens de lire dans le même journal qu’il y aura une affluence record aujourd’hui sur la ligne de train que je prends, car c’est celle qui mène au stade...
Le mariage d’Appiyyamma
Appiyyamma se marie. Vous vous souvenez peut-être d’elle, c’est une de nos anciennes élèves à qui nous avions donné une formation en couture et une machine à coudre. Nous sommes allés lui rendre visite dans son village. « Tu vas voir » m’a dit notre travailleur social. « On va entendre sa machine à coudre. Quand je viens au village, elle est toujours au travail ». Et nous l’avons en effet trouvée à son ouvrage, assise devant sa machine à coudre, entourée de ses neveux et nièces qui jouaient autour d’elle.
Elle nous a raconté sa vie, sa renommée dans son village et les villages voisins pour la qualité de son travail. Les 3000 à 4000 roupies (90 $) qu’elle gagne à chaque mois, une somme énorme dans ces villages. Et elle nous a parlé de son mariage. Elle se marie dans quelques mois, au début mai, à son cousin (c’est fréquent ici). Un mariage arrangé, bien sûr, décidé par ses parents. Quand je lui ai demandé si son mari était un ''good man'', elle a rit, et m’a dit qu’elle ne savait pas. Avant le mariage, ''he’s good man.'' Mais après le mariage, "I don’t know..."
Elle partira bien sûr avec sa machine à coudre. Les habitants de son village lui ont dit leur déception de perdre leur couturière. Elle part vers la grande ville où la famille de son mari a migré pour travailler sur les chalutiers qui ont vidé les fonds marins et forcé la migration permanente ou saisonnière, de tant de pêcheurs de la Baie de Bengale.
Elle a 18 ans et elle se marie. Elle est toute jeune, jeune encore pour être mère et porter le poids d’une famille. Elle est toute jeune, mais pour moi c’est une victoire. Parce qu’elle a 18 ans, parce que c’est une adulte, et parce que sa famille a attendu deux ans et demi pour la marier après son départ du Rainbow Center. Dans ces communautés où les jeunes filles étaient mariées dès qu’elles avaient leurs règles, et où nos travailleurs sociaux ont mis tant d’efforts à convaincre les familles de retarder le mariage de leurs filles, c’est plus qu’une petite victoire.
Lors de mes voyages précédents, un de mes objectifs principaux était toujours d’appuyer le travail d’éducation de nos travailleurs sociaux, et de négocier avec les familles de nos filles pour qu’elles ne soient pas retirées et mariées dès leur puberté. Depuis deux ans, un tournant semble s’être produit. Je suis assez réaliste pour savoir qu’il y aura peut-être d’autres mariages précoces. Mais il est clair qu’il y a eu un changement profond, et que les automatismes se sont défaits, et j’aime croire que notre travail y a contribué.
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