Childrens Care International

Texte par Solène Mouchel, stagiaire adjointe à la programmation

Mardi 20 juin 2023, Longueuil QC

 

En 2017, les Rohingyas de l’État de Rakhine au Myanmar ont été victimes de persécutions, entraînant la fuite de plus de 742 000 personnes vers le Bangladesh. La plupart d’entre eux se sont installés dans les camps de réfugiés du district de Cox’s Bazar, qui abrite le plus grand camp de réfugiés au monde, autant en superficie qu’en densité de population. Cinq ans après le début de cet exode massif, presque un million de Rohingyas demeurent réfugiés au Bangladesh (1). Le déplacement forcé constitue l’un des principaux obstacles à la réalisation de l’Objectif de développement durable numéro 4, qui vise à garantir l’accès de tous à une éducation de qualité.

 

L’éducation en temps de crise humanitaire 

  

L’éducation joue un rôle clé dans le développement de chaque enfant, mais est d’autant plus cruciale dans un contexte humanitaire comme celui du déplacement prolongé des Rohingyas. En effet, les enfants font face à un avenir incertain, entraînant la frustration et multipliant davantage leur exposition aux dangers de l’exploitation, du mariage des enfants, et d’autres abus. 

 

Environ 60% des réfugiés Rohingyas sont des enfants, dont 40% ont moins de 12 ans(2).

Malgré la Convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant, une grande majorité de ces enfants ne reçoivent aucune éducation formelle. La condition d’apatridie de la minorité ethnique des Rohingyas a des conséquences majeures, en particulier pour les enfants, qui se voient privés de la protection de leurs droits humains et de la satisfaction de leurs besoins fondamentaux(3).

 

Le Bangladesh interdit l’accès à l’éducation formelle pour les enfants Rohingyas sous sa juridiction. Cette politique est motivée par la crainte du gouvernement que l’éducation formelle entrave le rapatriement des Rohingyas vers le Myanmar et génère une augmentation du nombre de réfugiés Rohingyas au Bangladesh. Cette situation est en contradiction avec les accords internationaux auxquels le Bangladesh a adhéré, qui exigent la prise en charge de l’éducation des enfants, indépendamment de leur statut d’apatride.  

 

L’éducation informelle reste autorisée, et ainsi des organisations internationales telles que UNICEF, UNHCR, et BRAC proposent des programmes éducatifs dans les camps de réfugiés.

L’UNICEF est de loin le plus grand donateur dans ces programmes d’éducation informelle pour les Rohingyas. En 2019, 30 000 enfants âgés de 4 à 14 ans étudiaient dans 3 200 centres, dont 70 pour cent étaient pris en charge par l’UNICEF(4).

 

En octobre 2017, un groupe de travail technique informel a été mis en place, comprenant des représentants de l’UNICEF, du UNHCR, de Plan International, de Save the Children, de BRAC et d’experts en curriculum technique du Bangladesh et du Myanmar, et ont développé un programme appelé « Cadre et Approche des Compétences d’Apprentissage (LCFA) », en tant qu’alternative au curriculum pour les enfants réfugiés Rohingyas. Il inclut cinq matières : l’anglais, les mathématiques, le birman, les compétences de vie pour les niveaux 1 et 2, et les sciences pour les niveaux 3 et 4. Les compétences de vie étaient limitées à la sensibilisation aux maladies et à des activités récréatives(5).  

 

Les enjeux de l’enseignement informel dans les camps

 

Les agences humanitaires sont confrontées à de multiples contraintes matérielles, financières et politiques, ce qui engendre plusieurs problèmes dans le domaine de l’éducation informelle. Parmi ces problèmes, on peut citer le manque de personnel enseignant qualifié ainsi que le manque de ressources et d’infrastructures adaptées.

 

La qualité médiocre de l’éducation provient principalement de l’absence d’un programme scolaire défini et approuvé, des contraintes liées à la disponibilité et aux qualifications des enseignants et du manque d’informations quant aux compétences préexistantes des élèves. 

En effet, les enseignants ont plusieurs lacunes quant aux connaissances théoriques des sujets enseignés et ne mettent pas en place des méthodes pédagogiques efficaces, dû au manque de formation préalable. En plus des difficultés d’apprentissage, un manque de confiance s’installe entre la communauté et les enseignants, ce qui démotive les élèves et accroît la réticence des parents à les envoyer à l’école. 

 

L’éducation des réfugiés Rohingyas est également entravée par d’importantes barrières linguistiques présentes entre les cours dispensés en birman ou en anglais et la langue maternelle des réfugiés, soit le rohingya. Ils font face à d’importants obstacles en matière de compréhension et d’apprentissage, principalement en raison de leur niveau insuffisant de compétences en lecture et écriture en birman. De plus, peu d’enseignants Bangladais et Rohingyas ont une maîtrise suffisante de la langue birmane, ce qui constitue un problème majeur pour garantir l’accès à l’éducation des enfants rohingyas.

 

Une autre problématique surgit puisqu’en raison du manque d’infrastructures éducatives pour la population locale de Cox’s Bazar, le gouvernement Bangladeshi a interdit la construction d’infrastructures permanentes par les organisations internationales. Cette restriction limite grandement la capacité d’assurer une éducation de qualité. Le nombre insuffisant de centres d’apprentissages par rapport au besoin menace l’éducation de l’ensemble de la communauté(6).

 

Initiatives communautaires

 

Pour ces raisons, les Rohingyas tentent de trouver des solutions au sein de leur communauté, notamment en mettant en place des écoles autonomes soutenues par des donateurs internationaux, ainsi que des centres d’apprentissage privés suivant le curriculum du Myanmar, même s’ils ne sont pas officiellement approuvés. La plupart de ces réseaux d’éducation prennent place dans des logements familiaux, de salles de classe simples construites grâce au soutien de donateurs privés ou encore de locaux d’écoles religieuses.

 

Depuis le 13 décembre 2021, le gouvernement du Bangladesh a décidé de fermer ces écoles autonomes, mettant ainsi en péril toute forme d’éducation alternative aux programmes éducatifs des organismes humanitaires dans les camps de Cox’s Bazar. Les autorités menacent de confisquer les documents d’identité des réfugiés Rohingyas et de les déplacer de force vers une île reculée et sujette aux inondations(7).

 

Cette décision a suscité de vives inquiétudes puisque l’absence d’une éducation formelle dans les camps pourrait engendrer une “génération perdue” de jeunes incapables de parler birman et étant ainsi exclus de la participation politique du Myanmar à l’avenir(8).

 

 Avancées UNICEF : Système éducatif approuvé du Myanmar  

 

La communauté Rohingya et les organisations internationales ont appelé le gouvernement Bangladeshi à négocier avec le Myanmar pour obtenir la certification permettant de suivre le système éducatif du Myanmar et ont souligné l’importance de l’utilisation de normes claires pour les salles de classe par niveaux.

 

En janvier 2020, le gouvernement a permis aux enfants réfugiés Rohingyas d’accéder à l’éducation formelle sous la direction de l’UNICEF, afin de les doter des compétences nécessaires pour éventuellement retourner au Myanmar(9). Conformément à la décision du gouvernement du Myanmar, le secteur de l’éducation pour la réponse humanitaire à Cox’s Bazar a lancé en novembre 2021 la mise en place du curriculum scolaire du Myanmar dans les camps de réfugiés Rohingyas, en ciblant initialement 10 000 élèves Rohingyas des classes de la 6e à la 9e année(10). En mars 2023, il y aurait plus de 160 000 élèves qui suivent ce curriculum(11).

 

(1) UNHCR Canada, La Crise des Réfugiés Rohingya.

(2) UNICEF, 15-05-23, Rohingya crisis.

(3)PRIO, 07-19, Preventing a Lost Generation.

(4) Journal of Social Science Education, A N M Zakir Hossain, 02-21, Preparedness for education to Rohingya refugee children in Bangladesh – potentials and challenges to citizenship education.
 
(5) Institute of Development Studies, University of Sussex, 2022, Education in Emergencies: Challenges of Providing Education for Rohingya Children Living in Refugee camps in Bangladesh.
 

(6) International Journal of Educational Research Open, 2022, Structural barriers to providing basic education to Rohingya children in the Kutupalong refugee camp, Cox’s Bazar, Bangladesh.

(7) Human Rights Watch, 18-12-21, Bangladesh: Rohingya Refugee Schools Face Closure.

(8) PRIO, 07-19, Preventing a Lost Generation.

(9) UNICEF Bangladesh, 26-08-20, Three years of the Rohingya refugee crisis.

(10) UNICEF, 01-05-22, UNICEF: Education milestone for Rohingya refugee children as Myanmar curriculum pilot reaches first 10,000 children.

(11) UNICEF, 15-05-23, Rohingya crisis.